Mohamed Kahouadji
Ou l’humanisme Pop
Le Pop veut être l’art du banal : mais qu’est-ce que le banal
sinon une catégorie métaphysique,
version moderne de la catégorie du sublime ?
Jean Baudrillard
L’œuvre de Mohammed Kahouadji oscille entre l’humour et l’ironie. Jouant sans cesse avec les personnalités mythiques qui nous hantent – rock stars, hommes politiques, héros de dessins animés, ces peintures ne sont jamais de simples caricatures, ni moins encore la reproduction mécanique d’un état de fait. Quelque chose comme un élan d’amour les traverse ; comme une envie de guérir les plaies même du Pop Art et de prendre à contre-pied le cynisme de sa démarche. Et si, à l’instar de ce que voulu faire la Figuration Narrative avec l’objet manufacturé, la peinture Pop retrouvait ici sa part d’humanité, et par là même, le sens de sa vocation ?
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Enfant chéri de son époque, l’artiste est toujours le fils de la culture qu’il reçoit. Mais c’est en tant que fils, aussi, qu’il se saisit des images et des valeurs qu’on lui donne, et qu’il les juge à son tour ; affirmant contre elles sa puissance propre. Ni tout à fait servile, ni vraiment indépendante, l’imagination de Kahouadji épouse les formes qu’elle contemple, tout en leur ajoutant un supplément d’âme. A la lettre, cet artiste fabrique des « objections d’images » ou, pour le dire encore autrement, des petites machines de guerre picturales destinées à renverser le pouvoir des clichés qui structure l’économie symbolique de nos sociétés du spectacle. Et si l’image devenait l’antidote ?
Dans une atmosphère hallucinée, un zèbre aux couleurs acidulées, broute (ou bien alors lèche-t-il ?) les parties nobles d’un lion - lui-même couché sur le dos et comme saisit d’un ronronnement d’extase. Que ce soit dans cette toile When we were kings, ou bien encore dans cette autre intitulée Laissés sans défense, le propre des œuvres de Kahouadji est de faire coexister, en un seul espace, différents niveaux de sens et de narrations. C’est pourquoi, nous serions tentés d’attribuer à Kahouadji cette maxime paradoxale : la valeur d’une peinture se mesure au nombre de contradictions internes qu’elle connote.
Mais ne nous y trompons pas : cette complexité du discours visuel ne vise à aucun obscurantisme pictural - bien au contraire. En opposant au pouvoir tyrannique des médias (à leur univocité morne – à leur transparence dépressive), la puissance anagogique d’un regard singulier (pour ne pas dire éclairer), la peinture acquiert ici une portée à la fois éthique et politique. Ethique d’abord, puisqu’elle force celui qui la contemple à se déprendre des évidences visuelles que véhicule le monde de la publicité et de la communication. Politique enfin, en ce sens qu’elle permet au spectateur d’acquérir une distance critique vis-à-vis de certains faits marquants de l’actualité (comme la guerre du Golf, l’élection d’Obama, etc.)
Toujours construites de manière à susciter l’étonnement, quelque chose, dans ces images, résiste à l’interprétation littérale. C’est pourquoi, il nous semble possible de dire que la peinture de Mohammed Kahouadji est dialectique, au sens où ses compositions ne sont jamais simples, ni directement lisibles ou compréhensibles sans un effort de notre part. Renversant le sacro saint prima du signifié sur le signifiant (le caractère « lisible » du toute image figurative), cette œuvre redonne à la culture populaire de notre temps, son véritable sens, et par là même, sa consistance.
Que ce soit les figures héroïques de David Bowie ou de Madonna, ou bien encore, celle plus controversée d’Amy Winehouse, la problématique est toujours la même : comment rendre à la personne « sacralisée » (emprisonnée dans le cocon de son cliché) l’épaisseur de sa vie vécues hors de la sphère médiatique ? Comment ouvrir l’image fétiche et la rendre au mystère qui la porte ; à l’être concret qui, derrière le masque de son apparence – souffre et s’efface dans sa visibilité même – dans le fantasme collectif qui l’abrège et la rend difforme ?
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Si Andy Warhol est le nom propre du Pop Art, Kahouadji en est la rature insigne ; sa descendance en rupture de ban. Prenant acte du changement de paradigme que le Pop Art a introduit dans l’iconographie contemporaine, l’œuvre de Kahouadji en déclos le sens resté latent. Substituant à la néo-iconologie Pop (dont Marilyn Monroe est la figure tutélaire – la Nouvelle Eve), l’image de son excès (de sa souffrance), son œuvre nous dévoile le fond refoulé dont Andy Warhol fut le voile.
par Frederic Charles Baitinger
critique d'art et journaliste Artension